Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /Nov /2009 15:33
 « La gauche s'éclate », s'exclame Libération en Une (10-11 novembre 2009). L'enquête annuelle commandée par le journal à l'Institut Vivavoice mettrait cette fois-ci en évidence « une atomisation des valeurs des sympathisants de l'opposition ». Voyons voir :

 

Le jeu des cinq familles... recomposées

A partir d'une série de questions posées aux « sympathisants de gauche », relatives à leur positionnement politique et idéologique, l'enquête conclut à l'existence de 5 familles politiques de poids égal (autour de 20% des personnes interrogées), dont quatre déjà observées les années passées : La gauche interventionniste, la gauche sociale-libérale, la gauche antilibérale, la gauche anticonsumériste... et une nouvelle venue, la gauche antisystème écologiste.

Ce qui attire mon attention, c'est que la famille écologiste se situe au centre de la gauche, selon le joli graphique élaboré par Libération (voir plus bas).

Ce graphique situe les 5 familles politiques de gauche en fonction de leur position sur trois questions synthétiques : Plus ou moins d'État, Acceptation ou critique du capitalisme, Acceptation ou critique de la société de consommation. Sur ces trois axes, les sympathisants écologistes adoptent une position de critique modérée.




Grande partie de cache-cache idéologique

Ce graphique est aussi l'occasion pour Libé de situer certaines de nos personnalités politiques favorites : le trio Mélenchon-Aubry-Hollande fait copain-copain du côté des étatistes ; Buffet et ses amis communistes incarnent la critique du capitalisme à l'état pur, tandis que Besancenot et les sympathisants du NPA opèrent un rapprochement intéressant vers la « sensibilité écologiste » en se montrant les plus critiques vis-à-vis de la société de consommation. Sans surprise, Dominique Strauss-Kahn fait quant à lui cavalier seul du côté des sociaux-libéraux thuriféraires de cette même société de consommation.

Blague à part, certaines incongruités méritent tout de même d'être soulignées. D'abord, Bertrand Delanoë, éloigné de ses camarades socialistes, surgit tout près de la gauche antisystème écologiste. A croire que son OPA inamicale sur les réalisations de son ex-adjoint aux transports Verts à Paris (Denis Baupin) a complètement fonctionné ! Plus drôle, Ségolène Royal, représentante de la gauche sociale-libérale prétend avoir également sa place au sein de la sensibilité écologiste, délimitée il est vrai à grands traits. Quant à Daniel-Cohn-Bendit, c'est à tort qu'il est situé au centre de gravité de la famille écologiste : quoi qu'on en pense, son acceptation du capitalisme est bien plus forte que celle de la majorité des Verts et écologistes indépendants. On devrait sans doute le voir presque bras-dessus bras-dessous avec Ségolène, à la frontière des « sociaux-libéraux » et des « anticonsuméristes ».


Dans la famille centriste, donnez-moi... Laurent Joffrin

Je passe maintenant aux conclusions ahurissantes (et néanmoins prévisibles !) qu'en tire l'innénarrable Laurent Joffrin. On sent venir le coup dès le sous-titre de l'article principal, dont il n'est pourtant pas l'auteur : « Notre sondage met en relief le poids acquis, dans le camp progressiste, par les "antisystèmes écologistes". Une nouvelle donne qui plaide en faveur d'un vaste rassemblement ». (Je souligne)

On ne voit pas bien le lien entre l'émergence des écologistes et la nécessité d'une vaste rassemblement. A moins qu'il ne s'agisse de la crainte de la part des non-écologistes de ne pas recevoir les fruits de ce dynamisme ! Non, décidément, la conclusion politique adéquate aurait plutôt été un rassemblement autour des écologistes, compte-tenu de la place centrale qu'ils occupent.

De ce point de vue, la suite des déblatérations du rédac'chef de Libé relève de la sophistique. Son Éditorial de la page 3 (placé en guise de conclusion des résultats édifiants présentés précédemment) s'intitule : « Vers la grande alliance » (ben voyons). Pour lui, « chacune [des 5 familles] détient une part de la vérité ». Et de sauter aussitôt à la question du Modem : « certains à gauche l'ont compris, qui ont engagé le rassemblement. Vincent Peillon au PS, Daniel Cohn-Bendit chez les Verts, Robert Hue chez les communistes, ont jeté des ponts avec le Modem sans se couper du reste de la gauche [!!!] (…). Des clubs de pensée comme Terra Nova ou comme le Crea de Jean-François Kahn, prochainement fondé, œuvrent dans le même sens ».

Or il est tout bonnement hypocrite que de centrer (c'est le cas de le dire !) la question du rassemblement sur le Modem, alors même que le graphique présenté situe Bayrou à l'extrême marge de l'espace « de gauche » : meilleur ennemi de l'État, meilleur ami du capitalisme (et à ma grande surprise, aussi critique de la société de consommation que le gros des écologistes...).

Les initiatives de rassemblement citées par Joffrin ne répondent d'ailleurs pas du tout à son propre plaidoyer pour une « grande alliance » : un rassemblement « social, écologique et démocrate » comme celui envisagé par le le club Peillon/Cohn-Bendit/Sarnez exclurait la gauche communiste et antilibérale. Car Robert Hue a quitté le PCF et est désormais un satellite du PS. Comme Peillon et Cohn-Bendit, il représente l'aile droite de sa famille politique. La grande alliance souhaitée par Joffrin est en réalité exclusivement de centre-gauche... voir de centre. Décidement, Joffrin c'est comme la droite : il ne nous décevra jamais.


L'écologie est à marier...

Un constat opposé découle selon moi des résultats de l'enquête. Comme je l'ai dit, l'écologie est centrale à gauche du point de vue des valeurs. Néanmoins, la relativité des affinités réciproques entre familles politiques est intéressante à observer. Ainsi, les sympathisants des Verts sont plus proches de ceux du NPA que d'aucun autre groupe politique constitué... Les militants communistes n'étant pas très lointains non plus. Au contraire, l'éloignement vis-à-vis de l'ensemble du PS est évident.

En tant qu'écologiste, j'en tire mes propres conclusions, également basées sur l'expérience de terrain :

Tout d'abord, la question d'une alliance avec le Modem ne se pose pas. Marginal pour la gauche, ce mouvement devra choisir lui-même son attitude au second tour des élections. Le moins que l'on puisse dire c'est que pour l'instant, le flou règne (voir la récente élection législative partielle dans les Yvelines, par exemple, mais aussi la situation dans les conseils municipaux, généraux, etc.).

En revanche, le débat devrait tourner autour des forces de la gauche traditionnelle : compte-tenu de la proximité entre les écologistes et la gauche de la gauche, pourra t-on faire l'économie d'un rapprochement entre ces deux pôles, rapprochement qui pourrait constituer un axe déterminant dans les luttes sociales et électorales à venir ? Ma réponse est non. En particulier parce que les préjugés réciproques entre les deux pôles sont largement exagérés : la gauche de la gauche n'est pas aussi anti-écolo qu'elle l'a été (en témoigne la lente mais certaine évolution du Parti de gauche, et les vacillements du productivisme au PCF) ; et d'autre part les Verts n'opèrent pas un recentrage aussi marqué que pourraient le faire penser les déclarations de leur leader informel et d'ailleurs peu représentatif, Daniel Cohn-Bendit.

L'enjeu est de taille, à bien des égards. Et notamment parce que sans un tel axe, l'option de centre-gauche pourrait acquérir un poids indu, lui permettant ainsi d'imposer au reste de la gauche son candidat à l'élection présidentielle de 2012 : par exemple Dominique Strauss-Kahn, qui n'est pas précisément le dénominateur commun de toutes les familles de la gauche.

Par Martin - Publié dans : Politique française
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