Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /Nov /2009 13:51

 

Christophe Aguiton, membre du conseil scientifique d'Attac, a donné à Rennes ce mercredi 18 novembre une conférence portant sur les enjeux du sommet de Copenhague, point final du cycle de négociations internationales portant sur l'action à mener contre le réchauffement climatique et ses conséquences.

Cet exercice, organisé par le groupe local d'Attac, est conforme à la vocation première de cette organisation qui veut pratiquer l'éducation populaire (même si, malheureusement, le public était encore une fois composé essentiellement de membres des classes moyennes éduquées...).

La conférence fut très intéressante : Christophe Aguiton a adopté le point de vue des mouvements sociaux dans le cadre des négociations climatiques, et nous a exposé les enjeux à long terme du « moment Copenhague » : mise au point rapide mais fort éclairante.

Tout d'abord, un mot sur Attac. Cette organisation est née en 1998 en France, avant de se développer avant dans le monde, dans le contexte de la montée du mouvement altermondialiste. En 1998, il s'agissait de créer une ONG consacrée principalement à la défense de la Taxe Tobin sur les marchés financiers, et plus généralement la lutte contre l'emprise du système financier sur les vies et la démocratie. Une mobilisation pas fondamentalement écologiste donc ; mais peu à peu les horizons de lutte se sont élargis, et la forte implication d'Attac sur l'enjeu climatique en est exemplaire.

Je passe maintenant à un rapide compte-rendu (de mémoire, saluez l'exploit).

 

Copenhague : des choix historiques pour le climat, l'énergie... et donc pour nos sociétés

Aguiton tient d'abord à souligner le caractère historique du sommet de Copenhague. Ce sera sans doute le sommet international le plus médiatisé de l'histoire. C'est la première fois qu'aura lieu une vaste confrontation Nord-Sud depuis les épisodes des indépendances dans les années 1960. Enfin, la mobilisation des mouvements sociaux est inédite : les réseaux internationaux sont évidemment actifs mais y compris au sein des États et des sociétés civiles, les évènements sont nombreux – Attac France par exemple se livre pendant ces quelques semaines à une activité comparable à celle déployée lors de la campagne référendaire de 2005.

Évidemment, l'enjeu est lui même historique. La perspective adoptée par Aguiton est à ce sujet très intéressante : la prise en compte du changement climatique devra conduire à une transition énergétique radicale. Les exemples historiques de la généralisation de la machine à vapeur grâce au charbon à la fin du XVIIIe siècle, puis l'invention du moteur électrique à la fin du XIXe siècle, permettent de dire que les structures sociales et politiques de nos sociétés en dépendent étroitement. La forme et la quantité d'énergie utilisée par les sociétés déterminent leur mode d'organisation. La machine a vapeur a ainsi permis et causé la concentration de la main d'œuvre dans les usines, l'urbanisation et la concentration de la richesse et du pouvoir ; le moteur électrique quant à lui a renforcé le taylorisme en améliorant le fonctionnement des chaînes de montage.

Les choix énergétiques effectués face à l'enjeu climatique seront donc eux aussi déterminants : l'énergie nucléaire suppose une concentration de la production d'énergie, et le développement d'une technostructure étatique forte, ainsi que d'un système sécuritaire développé ; les modes de production des énergies renouvelables peuvent également donner lieu à plus ou moins de concentration ; la sobriété énergétique réduisant quant à elle la dépendance des individus au système de production.

[le rôle déterminant de l'énergie dans l'organisation des sociétés est également abordé par Ivan Illich dans Énergie et équité, un vieux bouquin très éclairant que je suis en train de découvrir et dont je tâcherai de faire une compte-rendu bientôt]

 

Copenhague : petite typologie des acteurs

Les principaux acteurs des négociations sont les Etats du monde, mais d'autres catégories sont également parties prenantes : collectivités locales, ONG, etc.


-L'Union européenne. Son rôle a évolué ces derniers temps. D'abord, elle était perçue comme un bon élève dans la lutte contre le changement climatique : contrairement à nombre de pays développés, elle a respecté son engagement contracté à Kyoto de baisse de 8% de ses émissions (grâce il est vrai à un subterfuge lié à l'intégration des 10 nouveaux entrants dont l'industrie polluante s'est effondrée depuis 1990... et par ailleurs du fait des délocalisations industrielles vers les pays du Sud). De même, les leaders européens se montraient très favorables à une aide financière massive aux pays du Sud afin de les accompagner dans leurs efforts de transition vers une développement moins émetteur de CO2. Enfin, contrairement à certains chefs d'Etat occidentaux, les européens ne nient pas la responsabilité humaine dans le réchauffement.

Pourquoi une telle bonne volonté (toutes proportions gardées) ? Parce que tout l'intérêt de l'UE est de prendre en compte cet enjeu. L'Allemagne et l'Espagne, qui disposent d'une avance certaine dans les technologies des énergies renouvelables (éolien, solaire thermique et photovoltaïque), ont beaucoup à gagner à voir s'engager une vaste transition énergétique faisant d'eux les fournisseurs du monde. De même, la France espère conforter son statut de leader mondial de l'énergie nucléaire. Par ailleurs, les anciennes métropoles coloniales que sont le Royaume-Uni et la France voyaient dans les aides au Sud un moyen de conserver les restes de puissance aujourd'hui incarnés par la Françafrique et le Commonwealth, face à la présence toujours plus insistante en Afrique des USA et surtout de la Chine.

Ce statut de bon élève a vite disparu, dans les derniers mois. Deux facteurs ont joué. D'abord les contradictions internes du groupe d'Etats qu'est l'UE : les pays de l'est de l'UE ont refusé de contribuer à des aides massives pour le Sud, arguant de leur propre retard économique. Ensuite la crise économique de 2008 a mis à mal les finances des Etats et montré leurs priorités : plutôt sauver les banques qu'aider le Sud. Aujourd'hui, les propositions d'aide au Sud ont largement baissé et il est même proposé de rediriger l'actuelle « aide au développement » (écoles, systèmes de santé...) vers la transition énergétique des pays du Sud. Inutile de préciser que ceux-ci ont dès lors perdu toute confiance en les gesticulations européennes.


-Les USA
. Là aussi, la position a changé depuis quelques mois, mais cette fois-ci dans le bon sens : l'administration Obama reconnaît l'existence du réchauffement, et les responsabilités humaines... rappelons-nous que ce n'était pas le cas sous George W. Bush. Mais les Etats-Unis continuent à freiner des quatre fers en ce qui concerne l'adoption d'engagements contraignants. C'est le principal point de clivage des négociations, qui oppose les USA à tous les autres négociateurs. L'argument d'Obama est de souligner l'énorme rigidité de la machine états-unienne : « une énorme paquebot qui nécessite beaucoup de temps et d'énergie pour dévier un tant soit peu sa trajectoire », selon la métaphore reprise par Aguiton. Cette rigidité est bien réelle. L'exemple de l'urbanisme montre combien la difficulté est structurelle : les villes étatsuniennes sont caractérisées par un très fort étalement urbain, avec d'immenses étendues de quartiers pavillonnaires, à la densité très faibles : dans ces conditions il est irréaliste d'imaginer le moindre système de transports en commun qui soit énergétiquement rationnel. La ville de Flint dans le Michigan illustre la radicalité des mesures qu'il faudrait prendre : la crise industrielle ayant causé une réduction drastique du nombre d'emplois et donc d'habitants de la ville, les quartiers se sont en partie désertifiés et la municipalité a décidé de procéder au regroupement de la population restante dans le centre, avant de raser les zones évacuées et de les convertir à l'exploitation agricole...

Derrière cet argument ô combien fondé, il faut également comprendre un facteur lié à la tradition politique et au jeu institutionnel étatsuniens. Les USA refusent par principe de se soumettre à des obligations internationales : mentalité de superpuissance sûre de son droit... mais aussi rapport de forces entre organes de l'Etat fédéral. En effet, le président Obama a très peur de rééditer l'expérience malheureuse de ses prédécesseurs Woodrow Wilson et Bill Clinton : le premier avait permis la création de la Société des Nations (SDN), ancêtre de l'ONU, au lendemain de la Première guerre mondiale... mais de retour aux USA le Congrès avait refusé de ratifier le traité. De même, Bill Clinton avait signé le protocole de Kyoto fixant des objectifs contraignants, avant d'essuyer un refus du Congrès... Aujourd'hui, la présidence Obama, déjà pas très bien engagée, aurait du mal à se remettre d'une nouvelle confrontation avec les parlementaires.


-Le Groupe des 77 + Chine,
regroupant à l'origine 77 pays en voie de développement (aujourd'hui environ 130) plus la Chine (considérée comme intermédiaire entre les PED et les pays développés). Ces pays, qui ont entamé un développement à l'occidentale de manière accélérée, n'ont pas encore atteint notre niveau d'émissions, fort heureusement d'ailleurs. Et contrairement aux exclamations des leaders des pays développés, ils sont assez largement convaincus de la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique ; seulement, ils exigent de la part du Nord des aides financières substantielles pour parvenir à infléchir leur trajectoire de développement.

La Chine en particulier, réalise des efforts importants en matière d'émissions de gaz à effet de serre. Elle a d'ailleurs tout à gagner au développement des énergies renouvelables puisqu'à l'instar de l'Espagne et de l'Allemagne, elle dispose d'une certaine avance dans ce domaine. Sa seule réserve en ce qui concerne un éventuel accord contraignant vient du fait qu'elle cherche à gagner du temps : pour amorcer un réel infléchissement de son développement vers de moindres émissions, sans trop nuire à la croissance économique qui lui est indispensable pour neutraliser les tensions sociales, il lui faut encore plusieurs années. Elle cherche donc à fixer des objectifs à long terme plutôt qu'à court terme.

-Un groupe de pays parmi les plus pauvres (PMA, Pays les moins avancés), axé autour de la Bolivie et du Paraguay. Soutenus par les altermondialistes comme Attac, ils militent pour que le Nord assume l'essentiel des coûts de l'adaptation au réchauffement, à la hauteur de leur responsabilité historique ; d'autre part ils refusent l'extension des mécanismes de marché dans l'appareil de régulation des émissions. En effet ces mécanismes, qui concernent pour l'instant les droits à émettre, pourraient aller jusqu'à concerner la déforestation, ce qui donnerait lieu à des situations ubuesques dans lesquelles les grandes firmes forestières et agricoles auraient le dernier mot.

-Parmi les États, citons pour finir pèle-mêle les groupes réunissant les archipels menacés par la montée des eaux, les pays à forêt humide, etc.

 

-La société civile (ou les mouvements sociaux, comme on voudra) est également représentée, dans sa diversité :

-le caucus des peuples indigènes réunit des organisations d'autochtones de la planète entière (amérindiens, esquimaux, océaniens etc.), représentant environ 100 millions de personnes. Ce groupe est également proche des altermondialistes, même s'il est divisé sur la question de la mise sur le marché des droits à la déforestation : certains d'y opposent radicalement, sachant que cela mènera à des abus et à des déséquilibres, tandis que les autres estiment que c'est un moindre mal, puisque cela pourrait constituer une ressource financière pour les communautés des zones forestières.

-le réseau CAN (Climate Action Network) regroupe à l'échelle mondiale des ONG environnementalistes comme Greenpeace et WWF (les Amis de la Terre ayant rejoint l'autre groupe, décrit plus bas). Sa déclinaison en France est le RAC : Réseau d'Action Climat (qui intègre lui les Amis de la Terre français – ne cherchez pas à comprendre). Ils jouent un rôle de lobby auprès des États et des collectivités locales et sont notamment à l'origine en France de l'Ultimatum climatique, pétition en ligne adressée à Sarkozy. Ils étaient initialement un soutien de l'UE, lorsque celle-ci était encore le bon élève de la classe. Fixant comme prioité absolue l'enjeu environnemental, ils estiment que le problème posé par le marché des droits à polluer est secondaire (même si son effondrement lors de la crise financière a frappé les esprits et commence à faire bouger les lignes).

-le réseau mondial d'ONG auquel appartient Attac est CJN (Climate Justice Now), comprenant donc Attac, les Amis de la Terre, Via Campesina, etc. En France ce réseau s'appelle UCJS : Urgence Climatique, Justice Sociale. Comme son nom l'indique, il souhaite imposer les enjeux sociaux parmi les termes de l'équation à résoudre à Copenhague. De fait, nombre de ses membres proviennent du champ des luttes sociales, et pas vraiment environnementales : Attac en est l'exemple. Le point de clivage avec CAN est donc le refus du marché des droits à polluer, qui avantage les grandes entreprises pouvant obtenir par ce biais l'autorisation de continuer leurs déprédations environnementales, surtout au Sud.

-les entreprises envoient également leurs représentants aux négociations, par le biais des Fondations et des lobbyistes, se revendiquant évidemment du désormais sacrosaint développement durable.

 

Dernier petit groupe d'acteurs (sachant que j'en ai sans doute oublié des dizaines !) : les collectivités locales. Celles-ci ont une grande responsabilité dans le réchauffement climatique, car très souvent ce sont elles qui peuvent mettre en œuvre des politiques d'infrastructures, de transports, de recyclage, d'agriculture... Notons que le groupe mondial des collectivités locales est actuellement présidé par la ville de Nantes, et qu'il est notamment représenté lors des négociations par l'adjoint (Vert) à la mairie de Nantes Ronan Dantec, et le conseiller régional de Bretagne (UDB) Christian Guyonvar'ch. Vivent les écologistes bretons !!

 

Enfin : chapeautant le tout, on trouve l'ONU. Elle défend entre autres un élément important (en accord avec les pays en développement et les altermondialistes) : la gestion du fonds d'adaptation alloué aux pays du Sud par une agence des Nations Unies. Cela va à l'encontre de la volonté des USA qui entendent confier cette éventuelle manne à la Banque mondiale ou au FMI, beaucoup moins démocratiques et donc plus dociles...

Pronostic
Pour Christophe Aguiton, l'issue la plus probable - et la plus souhaitable dans le domaine du possible- de la conférence, est l'absence d'accord et la prolongation des négociations. C'est la seule alternative plausible à un "mauvais accord" peu ambitieux qui mettrait un point final à la coopération climatique. De plus cela constituerait une opportunité pour la société civile d'amplifier la pression sur les gouvernements en vue de décisions ambitieuses.  


Rendez-vous dans quelques jours pour voir ce qu'il en est.


Par Martin - Publié dans : Mobilisations
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Commentaires

La position américaine est ambivalente. Greenpeace note l'action du président Obama à 0,8/10, ce qui est la plus mauvaise note parmi les principaux dirigeants de la planète, 10 étant l'exigence des scientifiques !http://www.greenpeace.fr/copenhague/leader-ou-loser
Commentaire n°1 posté par Cédric le 25/11/2009 à 11h19
MOUHAHAHAHA, on vous a pinés les écolos !
Commentaire n°2 posté par Magnum Petroleum le 03/01/2010 à 03h24
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