Le livre d'Yves Cochet est iconoclaste. Pour les non-écologistes, évidemment.
Mais pour beaucoup d'écologistes aussi. Et ce pour deux raisons principalement :
- Face à la focalisation actuelle des débats sur le changement climatique, il
nous invite à prêter plus d'attention encore à « l'amont » de cette crise : le tarissement des ressources énergétiques. Pour lui, cette pénurie aura des conséquences plus
précoces et plus violentes encore que celles du réchauffement de l'atmosphère.
- En conséquence, l'écologie, « pensée de l'irréversible »,
doit non pas nous mener au choix de la décroissance... mais à l'acceptation de celle-ci. La chute brutale du bien-être matériel est inévitable ; reste à faire en sorte qu'elle soit solidaire,
démocratique, bref anticipée. Pour la première fois depuis des siècles, une idéologie ne nous promet pas que demain sera mieux.
Sur ces deux points, Yves Cochet s'oppose à l'opinion dominante parmi ses
camarades écologistes, y compris chez les Verts, qui ont eu tôt fait de moquer son « catastrophisme ». Leur diagnostic de la situation est différent du sien : la déplétion
pétrolière est proche, certes, mais les capacités d'adaptation du capitalisme ne doivent pas être sous-estimées ; l'idéologie de la croissance survivra encore, s'appuyant sur de nouvelles
technologies mirifiques... Par conséquent le combat écologiste doit continuer à se focaliser sur les externalités de notre mode de développement, et dans le domaine des idées : la lutte contre le
productivisme doit être portée par un idéal de société. Alain Lipietz par exemple estime que les écologistes doivent « rassurer » et montrer que leur projet de société est
finalement ce à quoi tout un chacun aspire, au fond de lui-même.
Yves Cochet leur réplique en condamnant le « continuisme », inapte à comprendre les ruptures brutales à venir, leur « félicisme », consistant à toujours promettre du mieux,
contre tout principe de réalité...
L'objet de ce rapide compte-rendu de lecture n'est pas de prendre position
entre ces deux postures – même si je dois avouer l'enthousiasme que suscite chez moi l'anticonformisme de Cochet. Il s'agit plutôt de mettre en valeur l'intérêt des analyses développées dans
l'Antimanuel, et en particulier certains outils de pensée qui nous permettent d'entrevoir des facettes, jusque là ignorées, de la réalité. En somme, j'espère vous convaincre de l'intérêt
de ce livre, et vous le faire lire (il est un peu cher, je peux donc vous le prêter en attendant qu'il soit plus largement disponible dans les bibliothèques).
Je commence par une énumération : celle des attributs de la pensée écologiste
selon Yves Cochet, attributs qui correspondent aux 12 chapitres du livre. La pensée écologiste est :
globale ; systémique ; de l'accélération ; de l'irréversible et de
l'imprévisible ; matérialiste ; de la mesure ; de la responsabilité ; du droit ; du changement ; du devenir humain ; totale, un paradigme ; politique.
Passons maintenant à quelques éléments concrets, d'analyse et de proposition,
que nous offre Yves Cochet.
Empreinte écologique et IDH
L'empreinte écologique est un instrument de mesure nouveau : cet indicateur
très synthétique s'exprime en hectares et recouvre les besoins (d'un individu, d'une ville, d'un pays) en terme d'extraction de ressources (amont) et de rejet des déchets (aval). Cette empreinte
écologique est à comparer avec la biocapacité de la planète, qui mesure les capacités durables de la Terre à satisfaire ces besoins. En 2005, cette biocapacité était de 2,1 ha/personne.
L'empreinte écologique était elle de 2,7 ha/personne. Cela veut dire que nous vivons au-dessus de nos moyens : nous dilapidons un capital qui devrait rester stable : ressources fossiles et
minérales, fertilité des sols, biodiversité animale et végétale, etc.
Sans surprise, cette empreinte écologique est très mal répartie dans la
population mondiale. Globalement, il se trouve que plus l'empreinte écologique des pays (et des individus) est élevée, plus le niveau de développement humain, mesuré par l'IDH, est élevé.
Rappelons que l'IDH combine des indicateurs liés à la richesse matérielle, à l'espérance de vie et au niveau d'éducation.
Pour autant, on peut observer qu'au fur et à mesure que l'IDH augmente,
l'empreinte écologique augmente de plus en plus vite. Par exemple, la différence d'IDH entre la France et certains pays d'Europe de l'Est est, à l'échelle mondiale, marginale ; pourtant la France
a une empreinte écologique par habitant très supérieure.
L'idéal est de combiner une empreinte écologique faible (inférieure à la
biocapacité terrestre par personne) et un IDH élevé (supérieur à 0,9). Un seul pays remplit ces deux conditions : Cuba... Au contraire, les PMA (Pays les moins avancés) d'une part, et les pays
industrialisés (USA, Canada, UE...), sont les plus éloignés de cet idéal.
Cuba n'est pas pour autant un exemple à suivre : n'oublions pas que l'IDH ne
prend pas en compte les critères de démocratie... d'ailleurs, la situation actuelle de Cuba est due à une conjoncture historique très particulière : la nécessaire adaptation à la pénurie
pétrolière dans l'île après l'effondrement du pourvoyeur soviétique en 1991.
Nucléaire
L'urgence dépeinte par Cochet pourrait justifier le recours à cette source
d'énergie supposément massive et bon marché qu'est l'électricité d'origine nucléaire. Certains, plus prudents, la présentent comme une énergie « de transition », faute de mieux à court
terme.
Yves Cochet dénonce cette illusion, et pointe du doigt un aspect souvent
délaissé de la question (et qui vient s'ajouter à l'argumentaire habituel des opposants au nucléaire) : l'investissement dans des centrales nucléaires nous engage pour longtemps. Or ce type
d'infrastructure suppose une société très sécurisée, technologique, stable. Nul ne peut garantir que l'avenir nous réserve ce type de société. L'histoire n'est pas terminée, même en Europe – a
fortiori si l'on prend au sérieux les annonces de changements brutaux que nous adresse Cochet. C'est encore plus évidemment le cas dans le reste du monde : comment peut-on sérieusement penser
qu'il est sûr de permettre à des pays comme l'Iran, la Pakistan, la Chine, l'Egypte... de se doter de centrales nucléaires ? On sait aujourd'hui à quel point le détournement militaire de ces
technologies peut-être rapide, si la volonté politique est là. Par ailleurs, la fragilité politique des États (pensons à l'effondrement de l'URSS, longtemps inimaginable) ne nous permet pas
d'exclure la récupération ultérieure de matériau fissile par des groupes terroristes. Enfin, la maîtrise technologique du traitement des déchets, de l'étanchéité des centrales, dépend d'une
machinerie technologique étroitement dépendante de la solidité des institutions (Etats et entreprises), laquelle n'est jamais garantie dans le temps.
Énergie : de l'utilisabilité à l'entropie
Les lois de la thermodynamique nous disent que l'énergie se présente sous
différentes formes, celles-ci pouvant être plus ou moins utilisables. L'entropie désigne l'état de non-utilisabilité de l'énergie – par exemple, la chaleur est très entropique : il est très
difficile de l'utiliser et de la transformer en autre forme d'énergie.
A l'inverse, les carburants d'origine pétrolière sont très utilisables. On peut
facilement les transformer en chaleur (chauffage au fuel) ou en mouvement (transports). Mais une fois ces usages effectués, l'énergie est perdue. D'ailleurs, dans un moteur de voiture, le tiers
seulement de l'énergie du carburant sert à produire du mouvement : le reste est perdu sous forme de chaleur. Quel gâchis !
Notre système agroalimentaire est également un très gros producteur d'entropie,
c'est à dire très inefficace (et pas du tout « productif » !) : pour obtenir 1 calorie d'aliment transformé dans nos assiettes (steak, pâtes, …), il faut consommer au préalable 13
calories énergétiques (sous forme d'engrais, de transports, de conditionnement, de distribution...), énergie qui a été évidemment perdue au passage. Inutile de préciser que le potager familial,
ou les œufs de la fermière du village, sont eux beaucoup plus efficaces.
Pic de Hubbert pétrolier... et
énergétique
L'extraction d'une ressource souterraine commence à décroître à partir du
moment où la moitié des réserves ont été extraites. En 1956, Hubbert concluait de cette règle générale, que la production pétrolière des USA commencerait à diminuer inexorablement à partir de
1970. Il avait raison.
En extrapolant à l'échelle de la planète, le pic pétrolier doit être atteint
aux alentours de 2009. Dès lors, la mal-nommée « production de pétrole » diminuera tendantiellement.
Compte-tenu de deux autres facteurs structurels (hausse de la demande mondiale
du fait des PED, et tensions géopolitiques), les prix sont voués à suivre une tendance lourde d'augmentation (entrecoupée de reflux ponctuels liés à la récession économique).
Ce ne serait d'ailleurs que justice, puisque nous sommes en train de dilapider,
en quelques décennies, un stock constitué en 100 millions d'années...
Le pic de Hubbert peut être estimé pour toutes les ressources : minéraux, etc.
En particulier, on peut calculer (Clugston et Chefurka ont travaillé sur ces questions) que le pic de l'énergie disponible pour les humains sur Terre, sera atteint aux environs de 2025... quels
que soient les efforts réalisés dans le domaine du solaire et de l'éolien, dont l'apport ne sera jamais comparable à celui du pétrole.
Plan de sobriété pour le
climat
Le problème du climat est, à la source, celui du pétrole (et du charbon). Yves
Cochet propose un plan-climat qui prenne la question en amont : au lieu de réglementer les conséquences (émissions de gaz à effet de serre), il faut réglementer les causes : l'offre
d'hydrocarbures. Au lieu de s'intéresser au comportement de milliards d'individus, il suffit de convaincre quelques dirigeants, en particulier de l'OPEP, mais aussi des pays importateurs, de
parvenir à un accord visant à réduire progressivement mais avec détermination l'apport en hydrocarbures à nos économies.
La question est urgente : les scénarios les plus pessimistes du GIEC (dont les
conclusions ont été modérées par les négociations inter-délégations gouvernementales), soit une augmentation de 0,4°C par décennie au milieu de XIXe siècle, reviennent à estimer que les
isothermes (lignes reliant des zones de même température sur le globe) migreront vers les pôles à une vitesse de 120 km par décennie (c'est ce qui se passe depuis 25 ans pour la zone tropicale),
ce qui entraînerait une déstructuration des écosystèmes, sans leur laisser le temps de s'adapter correctement.
Contre-productivité et effondrement
Dans l'histoire, les sociétés avancées se sont toutes effondrées à partir du
moment où elles ont atteint un degré de complexité qui supposait des coûts de fonctionnement (économiques... mais aussi écologiques, qui deviennent tôt ou tard insoutenables) supérieurs aux
bénéfices de cette organisation croissante (Joseph A. Tainter). Cette analyse rejoint celle de Ivan Illich sur la contre-productivité des systèmes (les médicaments qui rendent malades,
l'instruction qui abrutit, les systèmes d'information qui désinforment, etc.)
Effondrement : un terme qui peut faire peur, mais concrètement ce n'est rien de
plus que la réduction rapide du degré de complexité d'une société. Les causes en sont diverses et complexes, mais citons tout de même, en ce qui nous concerne, le prix de l'énergie : lorsque le
prix des carburants, et donc le coût marginal des transports, aura triplé, eh bien la maintenance de nos réseaux de télécommunications, par exemple, sera gravement mise en cause : s'ensuivront un
reflux du réseau interne, voire des communications téléphoniques et de la distribution d'électricité.
Cette réduction peut avoir des conséquences terribles si elle n'est pas
anticipée, organisée. Elle se traduit par une moindre spécialisation des tâches sociales, une moindre extension géographique des structures politiques, … mais aussi une moindre production
culturelle et scientifique, etc.
Cette idée conduit Yves Cochet à abandonner l'idéal d'une Union Européenne :
pour lui, l'échelle continentale ne sera plus, à l'avenir, pertinente pour gérer les enjeux de nos sociétés ; d'ailleurs ces institutions risquent de se vider rapidement de tout contenu, du fait
de l'effondrement mentionné. Il ne défend pas pour autant un retour à l'État : mais plutôt une structure fédérale : « pays », régions, États. D'ailleurs, pour Ivan Illich, « la
démocratie de participation suppose une technique de faible consommation énergétique » et donc de faibles distances.
Hétéronomie et « vitesse généralisée »
Le temps est une matière première importante. Ivan Illich défend par exemple le
temps libre sous le terme d' « autonomie », par opposition à l' « hétéronomie » qui est celle du temps que nous passons à faire des choses que nous ne
choisissons pas, pour gagner notre vie par exemple.
En fonction de ce temps d'hétéronomie (qui correspond grosso modo au temps de
travail), on peut réévaluer certaines vitesses : par exemple la vitesse de la voiture, celle du vélo ou celle du marcheur. Au temps du trajet on ajoute alors le temps nécessaire pour gagner de
quoi se payer ce mode de transport (calculs effectués par Jean-Pierre Dupuy).
Surprise : la voiture devient alors très lente : elle a en moyenne une
« vitesse généralisée » de seulement 7 km/h... (inutile de dire que cette situation ne fait que s'aggraver avec l'étalement urbain et la concentration des emplois dans les
centre-ville). Les marcheurs sont à peine plus lents, mais les cyclistes beaucoup plus rapides. Et tous les deux en bien meilleure santé, pouvant sans risque se dispenser du footing dominical,
contrairement à l'automobiliste.
Décroissance et jouissance
Les objecteurs de croissance seraient des ascètes, refusant les plaisirs de la
vie... Qui connaît un peu Yves Cochet, grand jouisseur devant l'éternel, sait que la réalité est toute autre. Lui-même s'applique à nous le démontrer dans l'avant-dernier chapitre de son
Antimanuel. Il prend l'exemple des transports.
La voiture a pour but de raccourcir le trajet le plus possible : elle vise à
abolir l'espace et le temps. Cela est permis par une consommation d'énergie qui est extérieure à notre corps ; c'est notamment pour cela que nous perdons, dans une large mesure, l'expérience
sensorielle du mouvement quand nous sommes à bord d'une voiture.
Cet utilitarisme est battu en brèche par les objecteurs de croissance, que nous
serons tous demain, que nous le voulions ou non : en marchant, en pédalant, en courant, nous dépensons notre propre énergie métabolique, transformant notre corps en spectacle : c'est ce que
Cochet appelle, s'inspirant de Georges Bataille, le « prestige du corps souverain ». Bref : tout, sauf la condamnation de la jouissance...
Quelques propositions pour une décroissance solidaire
aujourd'hui
Yves Cochet ne nous annonce pas la fin du monde : au contraire, il tente de
nous préparer à une nouvelle société. Les efforts seront difficiles, mais finalement indispensables : il faut « décroître pour vivre mieux ». Mais dans un premier temps,
l'essentiel est de se serrer la ceinture. Il faudrait par exemple :
-Instaurer un quota mensuel de carburant consommable par personne (comme au
lendemain de la Seconde guerre mondiale), ce montant diminuant progressivement. Il serait égal pour tous et donc hautement solidaire !
-Interdire les déplacements automobiles non professionnels le dimanche. Chacun
pourrait en profiter pour aller se promener dans son voisinage, qui recèle toujours des richesses insoupçonnées.
-Réduire fortement les vitesses maximales autorisées : à 90 km/h sur autoroute,
60 km/h sur route et 30 km/h en ville. Ainsi on sauve des vies, on profite du paysage et on a plus de temps pour bavarder, écouter de la musique...
Cela paraît brutal, mais ce serait diablement efficace : 40% des carburants
seraient ainsi économisés en quelques années. Pour Yves Cochet, de toute manière il s'agit d'un « crash program » comme celui engagé par les USA à leur entrée en guerre, en
1942 (entre 1942 et 1944, presque aucune voiture neuve n'a été vendue aux USA). N'oublions pas que le but est d'éviter des chocs autrement plus destructeurs par la suite.
Citons d'autres mesures, plus compliquées à mettre en œuvre, mais
significatives :
-les 32 heures de travail hebdomadaire (la semaine de quatre jours)
;
-instaurer un revenu maximal autorisé ;
-instaurer un revenu de citoyenneté ou « revenu
d'existence » pour toutes les personnes, équivalent à 2/3 du SMIC, se substituant à la plupart des minima sociaux (pas à la Sécu) ;
-multiplier par 5 le nombre d'agriculteurs en France, pour atteindre les 2
millions dans 10 ans, la plus grande partie en bio. Cette politique doit également s'accompagner plus largement d'une ruralisation de l'habitat et des activités, mettant fin à la démesure
croissanciste des métropoles actuelles (voir Rennes) ;
-relocaliser progressivement les marchés, notamment alimentaires, par la
réglementation en fonction de l'évolution des capacités de production des territoires. La priorité donnée aux circuits courts condamne les régions aujourd'hui hyper-spécialisées à engager de
vastes opérations de reconversion des activités : l'Île-de-France par exemple. Ça tombe bien, elle en a les moyens... et Cécile Duflot sera bientôt présidente du Conseil régional. Sera t-elle à
la hauteur ?
-fédéraliser les institutions françaises dans le cadre d'une VIe République : à
l'échelle locale se situent les enjeux de demain : alimentation, eau, logement, énergies renouvelables, transports... Relocalisation est aussi démocratisation : contrôle des élus, prise en compte
des intérêts des populations face à ceux des grandes entreprises... En somme, il faut « protéger le local, globalement » : Cochet avait proposé ce slogan pour la campagne des
Européennes, mais ses camarades n'en ont pas voulu. Il est vrai que l' ubris électoral en aurait pris un coup.
Tout cela paraît bien difficile. Les efforts à faire semblent
immenses. Mais il faut être réalistes : c'est l'addition des repas gargantuesques que les sociétés occidentales se sont offertes depuis deux siècles.
Réalistes, car il prend en compte l'urgence. A l'inverse, Cochet condamne le
« petit monde du développement durable » qui, contrairement à ce qu'il clame haut et fort, est irréaliste : ses préconisations ne suffiront pas. Pire : le discours des
partisans du développement durable, contrairement à ce qu'affirment certains Verts, est un obstacle à l'adaptation. En effet il sous-estime les enjeux, et donc les mesures à prendre ; il retarde
la prise de conscience, qui n'a pourtant pas besoin de cela pour être déjà à la ramasse.
Antimanuel d'écologie, par Yves Cochet, est publié aux éditions Bréal (2009), et en vente dans toutes les bonnes librairies.